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1942 : Chantier de Jeunesse au lac Luitel

Raymond DEVEY avait 21 ans lorsqu'il séjourna en 1942 au Chantier de Jeunesse du Luitel, dépendant du Groupement 12 Belledonne. Plus de 70 ans après ces années marquantes, il a raconté pour chamrousse.info ce pan de sa vie qui l'a durablement marqué.


Avant de rejoindre le Chantier de Jeunesse (cette structure était uniquement en zone libre), Raymond DEVEY avait été volontaire pour intégrer une Unité de Jeunes Travailleurs (en zone occupée), ce qui pouvait lui éviter le S.T.O. en Allemagne. Il avait alors participé à des travaux de reconstruction de ponts sur la Marne, puis du forestage en Seine-et-Marne. Après son passage au Chantier de Jeunesse, il alla s'engager dans une Unité de Jeunes Travailleurs à Saint-Gobain, dans l'Aisne. Là, son activité fut loin d'être de tout repos, en particulier lorsqu'il devait intervenir pour secourir les victimes des bombardements en 1943 et 1944.


Le texte que vous allez découvrir sur le Chantier de Jeunesse au Luitel a été écrit par Raymond Devey en août 2013 (seuls ajouts du site : quelques renvois explicatifs). Les photos en noir et blanc ont été mises à disposition par l'auteur.


Nous adressons toute notre respectueuse reconnaissance à Monsieur Devey pour avoir témoigné sur cet épisode méconnu de la Seconde Guerre Mondiale.


CHANTIER DE JEUNESSE N° 12

Notre séjour à Lumigny1 et les problèmes que nous y avions rencontrés, nos chefs et moi, m’avaient conforté dans l'idée de trouver autre chose. La période des travaux dits intéressants était terminée. J'avais maintenant un poste enviable, des responsabilités et je n'étais pas loin de mon domicile parisien. Mais il y avait toujours la menace du S.T.O.2 et j'ai voulu, sans attendre une convocation possible, me lancer dans une nouvelle aventure.

Les CHANTIERS de JEUNESSE, en zone libre, créés en 1940 par le Général de la Porte du Theil étaient maintenant bien au point. Les débuts, sous la tente, un mauvais souvenir. Voulant connaître une région plus accidentée que la Seine-et-Marne, je fixais mon choix sur le Groupement 12 BELLEDONNE situé près de Grenoble.

Mais il fallait y parvenir. Les rares informations concernant le passage de la ligne de démarcation qui pouvaient me parvenir étaient loin d'être rassurantes. Quand il s'agit de sauver sa vie comme cela a été le cas d'un très grand nombre de gens, il faut alors le tenter. Mais mes motivations d'une vie diffé­rente ne justifiaient pas ce voyage scabreux. J'aurais pu continuer mon activité à LUMIGNY où j'avais une réelle sécurité et un confort matériel appréciable pour l'époque.

J'eus alors la chance de rencontrer un ami, un compagnon qui souhaitait tenter l'expérience. Je pense qu'il devait appartenir à notre Groupe mais je n'en suis pas absolument sûr. Il voulait se rendre dans le sud-est, pas obligatoirement dans un Chantier de Jeunesse, et la direction de CHALON-sur-SAÔNE nous convenait à tous les deux. Ce que je n'aurai pas osé faire seul, et lui peut-être aussi, devenait possible par notre union.

70 ans ont passé. J'ai renoncé à rechercher son nom. Cette journée sur les bords de la Saône, notre entente, puis notre engagement, nos peurs et notre réussite ont celé un souvenir qui reste en moi.

CHALON-sur-SAÔNE - Notre voyage en chemin de fer s'achève. La Gare de CHALON est très militarisée. Ville en lisière de zones, l'armée allemande y manifeste sa présence. Dans la salle d'attente une cloison marque la partition du pays par 2 salles distinctes, l'une pour la zone occupée, l'autre pour la zone encore libre. Il y a des soldats allemands partout, dans les bâtiments et sur les quais. Nous préférons quitter très vite ces lieux peu hospitaliers.

Ce sont les bords de la Saône qui nous intéressent et les possibilités de passage de l'autre côté. Notre décision est très vite prise : barque et même nage sont exclus. Il reste les ponts.

Le Pont des Chavannes est naturellement à éviter. Il a hérité d'une guérite qui abrite, de façon constante, une sentinelle allemande. Les frontaliers, ceux qui ont leur travail de l'autre côté de la Saône l'utilisent chaque jour en présentant leur laissez-passer. Ce n'est pas notre cas.

Nous cheminons sur les quais de la rivière, et au loin en aval, nous apercevons un autre pont. Sombre sans aucune circulation apparente, construit en remblai et, de ce fait, passant au-dessus de la route qui longe le fleuve. Il s'agit du pont des Dombes, à vocation ferroviaire, qui desservait la ligne Chalon-sur-Saône - Bourg en Bresse. Le trafic a été arrêté et une grande porte en bois, constellée de fil de fer barbelé, a été installée en son milieu, probablement par les allemands.

Cet ouvrage d'art s'avère le seul possible et la chance est avec nous. Nous rencontrons sur les quais deux ouvriers qui habitent à côté et qui travaillent chaque jour à Saint-Marcel sur la rive opposée. Ils nous engagent à passer le pont, à la nuit tombée, en prenant beaucoup de précautions. Pour faciliter notre équipée, ils prendront sur leurs bicyclettes les sacs qui contiennent notre petit bagage et ils nous les rendront à l'entrée de leur usine, le lendemain matin. Ils passent sans problèmes comme habitants frontaliers. Merci encore à eux de nous avoir apporté ce service qui a rendu plus facile notre tentative.

Les heures ont passé, très longues à attendre. Nous montons le remblai qui mène aux voies et abordons la première partie de l'ouvrage jusqu'à cette porte qui nous paraît monumentale. Pour la franchir il faut la contourner sur le côté, en évitant le barbelé qui dépasse de partout. La porte est enfin derrière nous, c'est une course échevelée vers l'autre rive. On a réussi !!!

Nous arrivons dans le village de Saint-Marcel et une surprise nous attend. Dans la nuit noire, au milieu de la route un gendarme est assis. Nous ne devons pas être les seuls qui, chaque jour, tentent de passer mais il prendra seulement nos identités. Nous finirons cette journée mémorable au poste de police pour une nuit très réparatrice.

Le lendemain, après avoir récupéré nos petits bagages, nous partons pour Bourg-en-Bresse puis ensuite vers Grenoble. Mon compagnon m'a quitté à Lyon. Je ne me rappelle plus si j'ai mangé, quoi et où.

A la gare de Grenoble il y a un bâtiment pour accueillir ceux qui arrivent d'un peu partout et ils sont très nombreux dans la France de 1942. Nouvelle nuit imprévue mais tranquille. Demain ce sera le début de ce que j'attends depuis longtemps.

LE PEAGE de VIZILLE - La Direction du Groupement « BELLEDONNE » est à Péage de Vizille à une quinzaine de kilomètres de Grenoble . Je viens m'engager pour une période de 8 mois qui est la durée normale pour les jeunes gens qui font ce service civique en zone non occupée. J'espère que les chefs qui ont rédigé mon inscription ont pu remarquer et apprécier 2 choses :

- ma détermination à venir vivre volontairement dans des conditions qui seront très difficiles dans cette Unité sans y être contraint comme mes camarades ;

- mes états de service dans les U.J.T. pendant 15 mois pour des travaux de reconstruction divers : ponts, forestage, etc. Mais les Unités de Jeunes Travailleurs de zone occupée avec leur recrutement de jeunes volontaires n'étaient pas connues de l'autre côté de la ligne qui coupait en deux la France.

J'ai été affecté, avec mon paquetage, au camp 9 du Lac de Luitel (1260 mètres d'altitude) dans le massif de Belledonne. Pour y accéder, retour avec le tramway jusqu'à Uriage-lesBains3. De cette petite ville, on monte vers Chamrousse en passant par le Lac de Luitel.

Je ne connaissais pas alors les chemins raccourcis et j'ai monté interminablement, sous le soleil, cette route sinueuse. En fin d'après-midi j'ai découvert ce petit lac qui allait, pendant de longs mois, être le témoin de ma nouvelle vie. Froid, sombre, inquiétant, où je n'ai jamais vu quelqu'un se baigner, il était entouré d'une quinzaine de baraquements pour un effectif qui devait être de 80 jeunes environ.

Je déposais mon lourd paquetage dans celui qui m'avait été désigné. Je fis connaissance de ma nouvelle équipe. Tous m'ont très bien accueilli mais au fond de leurs pensées ils devaient se demander pourquoi je venais volontairement partager cette vie, très rude au demeurant, alors que je n'étais pas obligé de le faire. Eux, par contre, effectuaient un service civique obligatoire et le désir de le voir se terminer au plus tôt revenait sans cesse dans leurs conversations.

Ils n'avaient qu'une vague idée de ce qu'était l'occupation allemande dans l'autre zone. Il y avait certes les journaux, les actualités au cinéma, la radio de Vichy ou de Londres quand on pouvait l'écouter avec prudence. Mais Ils ne connaissaient pas, par contre, la présence physique de l'occupant se promenant dans les rues, la mainmise de bâtiments publics ou privés pour les besoins de son armée. Des arresta­tions et des menaces qui faisaient fuir vers cette zone encore libre des hommes et des femmes dont la vie était en jeu, ils ne savaient pas grand-chose. Ils n'étaient pas à cette époque soumis à l'obligation du S.T.O. en Allemagne pour les natifs, dont je faisais partie, de 1921,1922 et 1923 vivant dans l'autre zone.

Le recrutement de notre équipe était savamment dosé. Un peu de lyonnais, un peu de savoyards et un peu de garçons de la Drôme (les dromadaires). Les savoyards me paraissaient les mieux nantis au vu des colis qu'ils recevaient de leurs familles.

Les abords du petit lac avaient été dégagés pour permettre l'installation des baraquements nécessaires aux dortoirs et aux services. Une cabine téléphonique permettait la liaison constante avec le PC et avec les autres camps du Groupement 12. On vivait autour du lac mais nous n'avions aucun contact avec lui. A cette époque, on ignorait sa profondeur et la teneur de ses eaux. Beaucoup plus tard les instances euro­péennes le découvriront et elles feront connaître ainsi l'originalité de sa nature et de la végétation rare qui pousse sur ses rives4. Sa visite, de ce fait, est maintenant très contrôlée. Un chalet au bord de la route qui mène à Chamrousse donne aux promeneurs tous les détails sur cette rareté reconnue.

Notre encadrement, de grande qualité, provenait en grande partie de l'armée démobilisée. L'Allemagne avait concédé à la France une armée de 100 000 hommes, avec un armement volontairement réduit. Il y a donc eu un nombre de sous-officiers et d'officiers disponibles pour créer, en 1940, les premiers groupements situés surtout dans les massifs montagneux de la France encore libre. Le travail manuel, le bûcheronnage, la plantation d'arbres, le terrassement sur les routes restaient les dominantes de cette armée sans armes. La discipline des défilés et le salut régulier aux couleurs venaient en complément pour rap­peler le sens de cette nouvelle existence.

MA VIE QUOTIDIENNE - Evidemment elle n'était comparable en rien avec ma vie d'auparavant. J'avais hérité dans notre baraquement, d'un châlit en bois, à l'étage supérieur, celui que l'on donne au nou­vel arrivant. Le travail de la journée, l'altitude aussi favorisaient le sommeil. Le moins supportable était la nourriture. Elle arrivait chaque semaine, par mulet ou par camion de la vallée. Une désolation. Pas de possibilités de recevoir des colis. Les lyonnais mouraient de faim, comme les parisiens. Seuls les jeunes originaires de la Savoie pouvaient, de temps en temps, et avec parcimonie, nous faire goûter saucissons et tomes pour améliorer ainsi notre ordinaire.

Il nous est arrivé de faire des banquets démesurés. Jour après jour nous achetions tous, dans les petits villages voisins, ce que nous pouvions trouver et cela s'ajoutait ainsi aux colis reçus par les plus chanceux. J'ai voulu tenter aussi un dimanche de passer la journée à Grenoble. La cuisine nous donnait un bifteck à faire cuire en ville dans un café. J'ai erré pendant des heures dans cette ville, sans buts bien précis. Dans l'après-midi j'ai repris le tramway pour Uriage, pressé de retrouver ma baraque plus accueillante à mes yeux que cette ville marquée un peu par les contraintes et les difficultés de l'époque.

Mon retour fut difficile. Je n'avais pris qu'une seule fois, le jour de mon arrivée, le chemin pour aller au lac. Je me suis engagé un moment dans un chemin qui n'y allait manifestement pas. Retour précipité et grosse émotion. Finalement je retrouvais le camp 9 avec beaucoup de retard et une réprimande pour le dépassement de l'heure normale d'arrivée. Mes velléités de sorties hebdomadaires, seul, étaient main­tenant terminées.

Le CAMP 9 de LUITEL- Son emplacement avait été bien choisi. Au sommet d'un col donnant sur 2 versants. D'un côté on descendait vers Uriage-les-Bains, de l'autre côté sur Séchilienne. Autour du lac qui donnait son nom au col, des espaces avaient été créés pour l'installation des divers bâtiments et pour les manœuvres d'inspiration militaire qui étaient une des motivations des Chantiers. Nous dépendions avec les autres camps du Massif de Belledonne du P C de Péage de Vizille. A Uriage-les-Bains, le Groupement disposait également de l'Hôtel des Alberges qui accueillait des petites convalescences et où était stocké le courrier.

Pendant la première partie de mon séjour le travail consista à la plantation de sapins sur des pentes très raides et à la continuation de la voirie sur la route qui monte à Chamrousse. Je m'habitue bien à cette vie très spartiate que je me suis volontairement imposée. L'équipe avec laquelle je vis ne me pose pas de problèmes et le chef d'équipe Ajoux qui nous dirige est un garçon bien. En dehors du travail, aucunes visites, aucunes distractions, aucun café, aucune présence féminine non plus ....

Le contact avec la Zone libre et mes parents reste d'une grande difficulté. On peut correspondre, d'une zone à une autre par des cartes pré-imprimées qu'il suffit de compléter. Des nouvelles brèves, sans trop de détails. Cela suffit à rassurer pour l'essentiel. L'époque est dure à vivre lorsque l'on n'est pas maître de son destin.

Nous n'en sommes pas maîtres, en effet, et les événements vont nous le prouver très vite.

11 NOVEMBRE 1942 - La nouvelle éclate comme le tonnerre. Les allemands passent la ligne de démarcation et envahissent la France entière. C'est un tournant très important pour la vie de notre pays. Les premières victimes sont les Alsaciens - Lorrains qui étaient très nombreux dans l'armée française après l'armistice. Ils doivent éviter une incorporation chez l'ennemi et beaucoup rechercheront à rejoindre les premiers maquis en formation. L'armée de 100 000 hommes créée en 1940 n'existe plus.

L'Allemagne occupe maintenant toutes les régions montagneuses restées libres et dans lesquelles les premiers maquis ont été créés. Elle a le contrôle absolu de tout le territoire français, de l'ensemble des régions agricoles et industrielles, des ports, des aérodromes. L'accès à la mer Méditerranée facilite ses transports militaires vers le nouveau front nord-africain que le Général Rommel vient de constituer. La guerre va apporter à notre pays et à nos populations son lot de bombardements, souvent aussi d'arrestations, de déportations et de massacres. La Zone libre a connu 2 ans d'une paix relative mais pour elle aussi c'est maintenant terminé.

Pour les Chantiers je ne vois pas de changements dans l'immédiat. Il n'y a pas de troupes allemandes dans notre région. Le Dauphiné et Grenoble sont occupés par des soldats italiens. Nos camps habituellement avec un effectif constant vont être réduits à la présence d'une douzaine de jeunes qui continueront à garder les baraquements désormais presque vides. De ce fait mes attributions deviennent plus importantes. Je suis maintenant promu vaguemestre, un facteur militaire. Chaque jour, avec un petit sac sur le dos je descends à Uriage-les-Bains pour chercher le courrier. Je suis dans une forme optimum, je saute d'un rac­courci à l'autre pour faire cet aller et retour dans un minimum de temps. J'ai 21 ans II!

Autre responsabilité nouvelle, le téléphone. Un appareil avec des fiches que l'on enfonce et qui relie le PC de Péage de Vizille avec les différents camps. Je ne raccroche pas toujours tout de suite et je connais ainsi les nouvelles du Groupement. Depuis que notre effectif est devenu très réduit, la discipline s'est beaucoup assagie. On ne peut pas faire des exercices de marche avec si peu de monde. De même pour les travaux de plantation d'arbres ou de réfection de route. A part la levée des couleurs qui demeure immuable, nous vivons au calme dans un environnement néanmoins sans confort.

Le LAIT des CHEFS - Un peu avant cette période je me rendais après dîner dans une petite ferme située au début de la descente du col vers Séchilienne. J'allais chercher du lait pour mes chefs et je cassais une petite croûte avec ces gens, très sympathiques au demeurant. Monsieur Machaut (aime assez à chahuter, disait-il) élevait un peu de bétail et l'étable proche de la cuisine apportait des senteurs très rurales Son épouse n'était pas très féminine. Chaque semaine elle prenait son mulet pour descendre dans la val­lée remonter le ravitaillement. 2 jeunes enfants complétaient cette famille à qui je dois beaucoup. Chez eux, chaque soir, j'ai pu enfin goûter à une cuisine différente de celle des chantiers. Monsieur MACHAUT a bénéficié, en retour par la suite, de dons de vêtements et chaussures sur le stock de l'Intendance et il y a depuis longtemps prescription pour cette générosité non autorisée.

Plus tard j'ai souvent pensé aux épreuves que cette famille aurait pu connaître à l'arrivée des maquis et aux attaques de l'armée allemande dans cette région.

L'ARRIVEE des ITALIENS - Cette situation ne devait pas durer. Un soir le silence de la nuit qui tombait commença d'être troublé par un grondement qui provenait de la vallée. Ce bruit ne pouvait être que celui de camions qui attaquaient les lacets du col.

Il fallut se rendre à l'évidence. Qui étaient les visiteurs arrivant à une heure si tardive ? Et que venaient-ils faire dans ce trou perdu ? Notre attente fut de courte durée.

Ce n'était pas la Wehrmacht, heureusement et les chauffeurs français qui stoppaient les premiers camions nous rassurèrent très vite. L'Intendance de Grenoble, voulant probablement sauver des équipements civils les apportait au camp de Luitel où les baraquements vides pouvaient les stocker et notre équipe réduite en assurer la garde. Nous étions trop peu pour ranger convenablement ces chargements de vêtements, d'uniformes, de chaussettes, de sacs tyroliens, de chaussures de montagne, de semelles de cuir, etc ... Les chauffeurs vidaient au plus vite et cela dura 3 soirées. Nous avions abandonné nos châlits pour dormir sur ce stock si précieux. Le camp 9 avait changé de nature et on pouvait espérer que cette situation imprévue allait nous apporter ensuite le calme pour la fin de notre engagement.

Mais, une nouvelle fois, les événements modifièrent notre attente.

J'avais pris mon service dans la cabine téléphonique lorsque, quelques jours après l'arrivée des camions de l'Intendance quelqu'un frappa fortement à la porte. J'ouvris et j'eus la surprise de voir un alpin italien, ceux qui ont une grande plume sur leur chapeau. Il était avec un petit détachement, probablement curieux de connaître la nature des transports que nous avions reçus. Il pensait que cela pouvait être des armes. Il fut vite rassuré en visitant nos baraquements pleins jusqu'au plafond.

Mais cette visite modifia la nature de notre camp. Ces soldats italiens s'installèrent dans l'autre moitié de notre baraque initiale où nous ne couchions plus souvent, séparés de nous par une mince cloison en bois. Je dois dire que pendant les semaines qui suivirent cette arrivée intempestive, leur présence si proche ne nous posa aucun problème. Chacun vivait de son côté. Ils apportèrent même une sécurité certaine à notre équipe car ce stock important que nous détenions commençait à être connu dans la région et cela pouvait susciter des convoitises.

Le soir à la nuit tombée, ils regardaient avec inquiétude les escadrilles alliées, très hautes dans le ciel, se diriger vers l'Italie du Nord. Les mois passaient, les victoires changeaient de camp. Bientôt leur pays allait subir du Sud au Nord la loi des forces nouvelles et puissantes qui allaient libérer l'Europe.

CHEF d'EQUIPE - Je ne voulais pas terminer cet engagement sans avoir un petit grade, chef d'équipe avec les 2 barrettes sur la poitrine. Un stage de formation se présentait et je donnais tout de suite mon accord. Le peloton partait à pieds pour une marche d'environ une semaine dans la vallée de Grésivaudan. Le choix des épreuves était judicieux. Une visite en plein hiver et avec une autorisation spéciale du Monastère de la Grande Chartreuse. Notre isolement à Luitel qui nous paraissait souvent difficile était sans commune mesure avec la vie des moines dans leur univers glacé. Cette visite marqua beaucoup nos esprits.

Une opération « raquettes » au pied dans le col de Porte puis de longues marches dans la belle vallée qui va de Grenoble à Chambéry, avec chaque soir des couchages sommaires, complétèrent notre instruction. Ce peloton n'avait pas été une partie de plaisir mais nous pensions avoir bien mérité notre promotion.

Le retour à Luitel fut l'objet de la remise des nouveaux grades. Je quittais le camp 9 pour terminer mon engagement à l'Hôtel de Alberges à Uriage-les-Bains. Je connaissais bien cet établissement en y allant chaque jour chercher le courrier du camp. Mon rôle, comme chef d'équipe fut de faire lever les couleurs chaque matin (et de les descendre le soir), d'assurer un peu d'ordre auprès des convalescents qui s'y trouvaient en permanence et de trouver des volontaires pour faire les pluches. En dehors de cela Uriage-les-Bains avait une population assez disparate où les hôtels accueillaient des réfugiés de tous les horizons. La Milice y avait son siège et donnait à cette petite ville balnéaire un sentiment de crainte difficile à oublier.

Mon engagement arrivait à son terme. Le Groupement me délivra une attestation qui me permit après la guerre d'obtenir de ne pas faire de service militaire J'étais venu seul, je repartais seul. Je ne regrettais pas mon engagement, une vie souvent difficile, cet éloignement prolongé. Mais j'étais toujours en France alors qu'autrement les événements m'auraient peut-être envoyé ailleurs, dans un pays moins hospitalier.

Je retrouvais mes parents et jeune sœur avec plaisir. Ils subissaient l'occupation comme tous les parisiens avec courage et patience. En arrivant à Paris, ils m'informèrent tout de suite qu'une convocation venait de leur parvenir pour aller à LAON au sujet du S.T.O. Les allemands avaient de la suite dans les idées et ils ne m'ou­bliaient pas. Il fallait une fois encore trouver la parade et retrouver mes anciens chefs.

chantier de jeunesse du Luitel en 1942

en bleu : la zone libre (jusqu'au 11 novembre 1942)

Raymond Devey, au Luitel en 1942

Photos ci-dessus :
2 de gauche : les baraquements et le lac Luitel en 1942
celle de droite : il ne reste plus à présent que les soubassements des baraquements

Témoignage de Raymond Devey

1 Village de Seine-et-Marne

2 service du travail obligatoire auquel étaient astreints des centaines de milliers de travailleurs français durant la Seconde Guerre Mondiale, sur le sol allemand

3 station thermale

4 en 1961, le lac Luitel fut classé en réserve naturelle